Illustration proposée par Mélinée Semaan @jecoloriemal

Maintenant j’ai peur sur leurs tables

Il m’est arrivé un truc bizarre l’année dernière. C’est comme ça que je commence quand j’en parle. Je pourrais dire une violence obstétricale mais il y a une partie de moi qui s’attend à ce que la personne en face de moi soit indifférente. Ou qu’on me dise que j’exagère… Alors je dis “un truc”, parce que ça ne veut rien dire.

Je suis allée consulter une gynécologue que je ne connaissais pas, pour une biopsie qui ne pouvait pas être perpétrée par la sage-femme que je voyais régulièrement. Mon frottis avait montré des signes de papillomavirus et une biopsie allait dire si c’était grave. J’étais pas super bien à cette idée, mais j’allais confiante à ce rendez-vous parce que je devais le faire de toute façon et elle était conseillée par la sage-femme qui me suivait depuis 2 ans.

La première biopsie n’a pas été probante. On m’a appelé quelques jours plus tard pour me le dire et me proposer un nouveau rendez-vous, et déjà, c’était une mauvaise expérience. Parce que je ne rencontrais aucune explication de pourquoi je devais recommencer et le stress montait.

Je suis allée au second rendez-vous et je me suis de nouveau allongée sur la table de cette gynécologue. C’était la procédure habituelle. Elle a inséré un spéculum en moi. J’étais apaisée. J’avais déjà subi une biopsie, mon corps connaissait la sensation à venir. Sauf que j’ai ressenti une douleur sourde. Le genre de douleur inhabituelle par sa soudaineté et sa force. J’ai relevé la tête, affolée et j’ai demandé ce qui se passait. Je me souviens bien de ça, que je demandais avec les yeux grands ouverts, limite révulsés. Elle n’a pas relevé la tête vers moi. Elle a farfouillé dans ses tiroirs et elle est revenue vers mon bas ventre et elle a inséré quelque chose, qui m’a de nouveau provoqué une douleur sourde. Et puis elle a dit “c’est fini !” Et j’ai été soulagée. Elle a souri et a ajouté “vous êtes repartie pour 5 ans avec un beau stérilet tout neuf” et je n’ai pas compris. Enfin si, j’ai compris, mais j’ai quand même bloqué. Ça faisait un bug dans mon système. Alors j’ai dit “je ne comprends pas” et ça voulait dire “qu’est-ce qui s’est passé dans mon corps bordel ?”. Elle a eu l’air un peu agacée, et elle m’a répondu avec légèreté que mon stérilet s’était pris dans la pince, qu’elle avait donc dû le retirer et m’en mettre un autre. Elle disait ça comme si c’était évident que c’était la chose à faire, et que de toute façon elle, elle savait.

Je pense pouvoir dire qu’à ce moment là, j’étais en état de choc. Et puis, elle m’impressionnait. C’était une femme médecin, spécialiste, et plutôt sèche. Professionnelle. Et je pense que c’est tout ça qui m’a fait lui répondre que c’était peut-être mieux qu’elle n’ait rien dit car j’aurais eu peur et de cette façon, je n’avais pas eu le temps de réfléchir. Je lui ai donné l’absolution. Elle a eu l’air satisfaite de ma réponse. Lorsque je lui ai tendu ma carte de crédit, je lui ai demandé si j’allais avoir mal comme la première fois qu’on m’avait posé un stérilet. Avec légèreté de nouveau elle m’a répondu “Votre corps est habitué, vous ne sentirez rien.” C’était faux, j’ai eu mal pendant 3 jours.

Quand je suis sortie du cabinet, je savais qu’il s’était passé quelque chose d’anormal. Je n’en ai pas parlé tout de suite. J’ai attendu quelques jours, et c’est à la faveur d’un verre entre amies que j’ai pu mesurer la sidération de mes proches devant ce témoignage. Tout le monde disait la même chose. Ce n’était pas normal. Elle avait disposé de mon corps. Elle avait pris une décision qui me regardait sans m’en parler. Elle avait fait une erreur technique, que j’aurais pu excuser. Mais pourquoi a-t-elle décidé de la réparer sans mon consentement ? 

Je m’en suis voulue de l’avoir excusée de ne pas m’avoir dit ce qui se passait. Je sais que j’ai réagi comme ça car j’étais sidérée par la scène. Mais je me dis parfois qu’elle a dû continuer sa vie et ses consultations en pensant qu’elle avait bien agi. Que c’était la chose à faire. Qu’elle savait ce qu’elle faisait.

Est-ce que la connaissance médicale donne le droit au médecin de disposer du corps du patient ? Je ne crois pas que ça suffise. Elle aurait pu me demander ce que je voulais faire. J’aurais pu décider à ce moment là de ne pas remettre un stérilet. J’aurais pu avoir mille raisons de refuser à ce moment précis qu’elle me remette un stérilet. Elle ne l’a pas fait.

Depuis ce jour, je n’arrive plus à être tranquillisée sur une table de gynécologue. Je stresse pour des interventions qui me semblaient routinières. Un spéculum me fait peur. Une pince me fait peur. Je ne lui ai jamais dit ce qu’elle m’a fait. Je ne retournerai jamais dans son cabinet. Je pense à toutes les femmes qui subissent des interventions médicales sans leur consentement. J’y pense et ça me fait peur.